« A l’heure du burn-out et du Covid, la rhétorique ne suffit plus ! » 

l’alerte des trois experts démissionnaires de l’Observatoire national de la qualité de vie au travail des soignants

Dans une tribune sur franceinfo, les trois experts de l’Observatoire national de la qualité de vie au travail (ONQVT) expliquent pourquoi ils ont donné leur démission. Selon eux, « l’hôpital est en train de mourir » alors que « prendre soin de ceux qui soignent » a été affiché comme une priorité.

A l’ère du burnout et du Covid, les applaudissements désormais révolus, comme les annonces gouvernementales, aussi solides soient-elles dans leur formulation, ne suffisent plus. L’urgence et l’ampleur de la crise sanitaire viennent confirmer, s’il en était besoin que la qualité et la sécurité des soins se fondent sur la présence, la disponibilité et la sérénité des soignants, conditions elles-mêmes garantes de l’attractivité des établissements et des métiers de la santé et du médico-social. Or démotivations et épuisements professionnels s’accroissent de jour en jour alors que tout logiquement, déserts médicaux, hémorragie des soignants hospitaliers, découragement des soignants ambulatoires et désarroi des étudiants en santé continuent de progresser.

C’est la première fois que les constats sont si alarmants : l’hôpital public est en train de mourir et la carte sanitaire de se désertifier ! L’absentéisme n’a jamais été aussi important, les démissions se multiplient. Nombre d’infirmiers, aides-soignants, médecins abandonnent la profession ou s’orientent vers le privé. Les nombreuses vacances de postes imposent la fermeture de lits ou le recours à des « médecins mercenaires » surpayés dans certaines spécialités à garde. La situation n’est pas meilleure dans les établissements médico-sociaux où les mêmes maux engendrent les mêmes difficultés de recrutement et de fidélisation. L’augmentation des salaires, décidée par le Ségur de la santé, ne semble rien y faire. Le secteur ambulatoire, trop souvent parent pauvre du système de soins, n’est pas épargné, soumis lui aussi à des contraintes spécifiques d’organisation qui impactent négativement le vécu des professionnels libéraux. Les déserts médicaux sont bien là et ne seront pas peuplés par des jeunes médecins contraints et forcés, au mépris d’aspirations à bien soigner et du sens qu’ils donnent à leur métier. De même, les plus anciens ne resteront probablement plus longtemps en activité, s’ils ne sont pas accompagnés et reconnus dans leurs missions.

Une stratégie pour la qualité de vie au travail pourtant « gravée dans le marbre »

Pourtant, en décembre 2016 avait été promulguée par le ministère des Solidarités et de la Santé, la stratégie nationale pour la qualité de vie au travail (SNQVT) des professionnels de la santé et du médico-social. Nombre de rapports d’études et d’enquêtes alertaient déjà sur la dégradation des conditions d’exercice et les risques avérés pour la santé des professionnels et des patients. Cette stratégie était gravée dans le marbre de « Ma Santé 2022 », reconnaissant enfin la qualité de vie au travail (QVT) comme un déterminant de la qualité du système de santé. Elle se donnait pour cap de « prendre soin de ceux qui nous soignent ». Les objectifs affichés étaient triples :

1. donner une impulsion nationale, pour porter une priorité politique.
2. améliorer l’environnement et les conditions de travail des professionnels au quotidien.
3. accompagner les professionnels au changement et améliorer la détection des risques psychosociaux.

Elle s’inscrivait résolument dans la durée et dans trois directions : un dispositif de médiation à destination de tous les personnels des établissements hospitaliers, sociaux et médicosociaux publics, la mise en place d’un Observatoire national de la QVT (ONQVT) des soignants  et une mission spécifique dédiée à la mise en place effective des mesures de la SNQVT.

Pourtant la crise sanitaire a confirmé le bien-fondé de la confiance portée aux équipes médicales et paramédicales pour créer du soin à partir des besoins de terrain. L’espoir de lancer la dynamique QVT a été récemment entretenu avec l’apport de la loi RIST du 26 avril 2021, incitant à une nouvelle gouvernance, un management participatif et une formation obligatoire au management pour les personnes nommées à des postes à responsabilité, nécessités inscrites au Code de Santé publique. Dans le même élan louable, plusieurs propositions supplémentaires promeuvent la QVT au sein de la circulaire Claris (6 août 2021) et du Plan d’actions pour développer l’attractivité des métiers dans le secteur de l’autonomie (30 août 2021).

Depuis sa création en juillet 2018, l’Observatoire national de la QVT a activé de multiples groupes de travail, tous composés d’acteurs de terrain. Ils ont formulé une batterie de préconisations rigoureusement fondées, concernant la préservation des collectifs de travail notamment par les démarches participatives de dialogue institutionnel et de proximité, la prise en compte de la QVT des professionnels lors des restructurations, l’anticipation des effets des nouvelles technologies sur la QVT, l’exigence de former au management tous les managers, notamment les futurs médecins, la recherche systématique d’une synergie entre QVT, qualité des soins et des accompagnement, la mise en œuvre de la QVT en milieu ambulatoire exposé à l’exercice isolé, ou encore la constitution d’un réseau d’équipes de recherche sur la QVT et les risques psycho-sociaux pour que les pratiques QVT bénéficient des progrès de la connaissance. L’ensemble de ces propositions insistent sur la nécessité de créer des espaces d’échanges entre les soignants (staffs pluri-professionnels, formation, soutien), d’animer les communautés de travail pour améliorer le travail réel, en redonnant de l’autonomie aux équipes de soins et aux professionnels et en les incitant aux partages d’expériences, vecteurs de reconnaissance et d’implication.

« Des déclarations pertinentes, des actes timorés ou simplement cosmétiques »

Malheureusement, les faits actuels apparaissent en totale contradiction, eu égard à ces engagements, qui ressemblent à des promesses largement non tenues. Comme si les responsables de notre santé oscillaient entre des déclarations pertinentes et des actes timorés ou simplement cosmétiques, faisant de la SNQVT une simple rhétorique. A ce jour, les postes évoqués dans le Ségur de la Santé ne sont pas arrivés, bloqués dans les Agences régionales de santé (ARS). Après le premier épisode Covid, la gouvernance gestionnaire a repris ses droits à l’hôpital : plus question de création de lits ou de postes, mais plutôt de blocage des effectifs au nom de la contrainte budgétaire. Les nombreuses productions de l’ONQVT n’ont donné lieu à aucun soutien ni accompagnement pour les diffuser, les implémenter et suivre la dynamique de retours d’expériences impulsée par l’Observatoire. De plus, depuis le début, une grande partie du fonctionnement de cet Observatoire a reposé sur l’engagement bénévole des experts, signataires de cette tribune et aujourd’hui démissionnaires. Rappelons aussi que quelques mois après son démarrage en 2016, la responsable de la mission QVT au ministère tombait malade et n’a jamais été remplacée. Le Centre national d’appui (CNA) créé en juillet 2019 pour proposer des solutions à la souffrance, désormais flagrante, des étudiants en santé a été supprimé le 16 septembre dernier.

Et dans le même temps, l’importance culturelle, sociétale, médiatique, politique et économique de la santé et du marché qu’elle représente, attise logiquement les intérêts financiers, laissant le champ libre aux jeux d’influence ou d’image, sous un masque associatif ou compassionnel, réduisant la QVT à l’unique promotion du bien-être individuel sur le lieu de travail (massage, yoga, …). La QVT est bien plus que cela. Elle manifeste les conditions du bien faire son travail. Elle est le facteur principal d’attractivité des métiers et des établissements. Ses déterminants, outre un équilibre vie professionnelle-vie personnelle satisfaisant et l’absence de conflits interpersonnels, sont aussi liés au contenu du travail et au sens qui lui est donné par ses acteurs. Deux de ses composantes apparaissent essentielles au fil des études scientifiques : la charge de travail et les facteurs organisationnels et managériaux, eux-mêmes étroitement liés. La QVT est l’élément fondamental de la qualité et de la sécurité des soins. En son absence, c’est bien la situation sanitaire d’aujourd’hui et de demain qui est menacée.

Face à l’ensemble de ces constats, nous avons alerté à plusieurs reprises de l’urgence d’octroyer à la SNQVT les moyens nécessaires. C’est aussi de politique dont il est question ici. Il s’agit d’un enjeu humain qui impose une réponse politique forte, volontaire et assortie des moyens adaptés à un fonctionnement pertinent et coordonné. Engagement, persévérance et vigilance restent de mise. C’est le sens de notre démarche de démission : réveiller et remettre en route une véritable stratégie nationale de la QVT pour que l’Observatoire et la mission ne soient pas des coquilles vides ou de simples alibis, pour que la QVT passe des discours aux actes.

Philippe Colombat, professeur des universités en hématologie, CHU de Tours et université de Tours
Éric Galam, professeur des universités en médecine générale à l’université Paris-Diderot
Matthieu Sibé, maître de conférences en sciences de gestion à l’Institut de santé publique, d’épidémiologie et de développement de l’Université de Bordeaux

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