Pourquoi les émotions ont toute leur place au travail?

Au travail, pas toujours évident de parler de ses difficultés, son manque de motivation, son malaise. Pourtant, exprimer ses émotions à son manager ou ses collègues peut aider à y voir plus clair et débloquer une situation

« Le problème est que les émotions sont encore très souvent perçues comme un signe de faiblesse. Si je parle, est-ce que je vais être mis au placard ? » (iStock)

Par Hélaine Lefrançois

Publié le 29 déc. 2021 à 7:00

Dire, ou ne pas dire ce qui ne va pas. Telle est la question que beaucoup de salariés se posent avant d’oser exprimer leurs difficultés, leurs frustrations ou leur mal-être liés au travail. Margaux*, une indépendante de 33 ans, supporte de moins en moins le « manque de considération » de ses employeurs. A chaque incident, elle louvoie.

Deux semaines avant les vacances de Noël, cette professeure vacataire dans un établissement d’études supérieures apprend que la direction a accordé aux élèves une semaine de plus pour rendre leurs travaux de fin de semestre. Résultat : moins de temps pour corriger les copies à rendre à la rentrée, comme prévu. Une chose l’agace par-dessus tout : son référent a prévenu les élèves avant elle et à aucun moment, il ne lui a demandé si c’était faisable de son côté. Il s’est contenté de lui transmettre l’information, par email.

Pour autant, elle n’a pas osé dire franchement que ce changement de programme n’était pas compatible avec son emploi du temps. Et surtout qu’elle s’est sentie exclue de la décision. « J’ai peur de perdre cette mission », reconnaît-elle. La précarité n’est pas le seul facteur qui la pousse à faire des périphrases. « Je me retrouve souvent dans des situations où on ne me demande pas mon avis, où je ne suis pas écoutée. J’ai été conditionnée psychologiquement à faire profil bas », analyse-t-elle. Résultat : « J’accumule de la frustration et je me retrouve chez le chiropracteur avec un début d’hernie discale ».

Emotions versus raison

 

Margaux n’est pas la seule à réfréner ses émotions. Et pour cause : au travail, elles sont rarement les bienvenues. « On hérite d’une pensée dualiste : la raison est valorisée au détriment des émotions, qui sont associées au corps, à l’imprévisibilité, aux femmes. Le travail s’est construit dans ce sillage. On a voulu faire du monde professionnel un monde rationnel », explique Aurélie Jeantet, sociologue à la Sorbonne Nouvelle et autrice de l’ouvrage Les émotions au travail (éd. CNRS).

Pourtant, « l’émotion est avant tout un message : elle dit quelque chose de nous à un instant précis », précise Vanessa Lauraire, psychologue du travail. « Quand une équipe reçoit un email annonçant la réorganisation du service, un salarié va stresser alors qu’un autre qui adore le changement sera ravi ».

Faire part de ses émotions est nécessaire. Elles sont comme des alertes, des signaux envoyés à l’extérieur face à une situation interne parfois problématique. Or, ces signaux sont utiles à l’employeur pour savoir comment chaque travailleur vit une situation et agir en conséquence. Rappelons que selon le Code du travail, il a une obligation de moyen mais aussi de résultat concernant la santé et la sécurité de ses employés. Autrement dit, les managers doivent s’assurer que les salariés n’éprouvent pas de souffrance psychique due aux conditions de travail.

La peur du pire

Les émotions peuvent être pesantes au quotidien et délicates à exprimer. On peut se sentir dépassé face à la surcharge de travail, paralysé par l’injonction à être performant, manquer de motivation face à des tâches monotones.

Le problème est que les émotions sont encore très souvent perçues comme un signe de faiblesse. Si je parle, est-ce que je vais être mis au placard, louper une promotion, me retrouver dans le viseur du boss ?

La peur des conséquences est un obstacle, admet Vanessa Lauraire. « Les personnes imaginent des scénarios anxiogènes ». Alors que le plus souvent, en posant les choses sur la table, d’autres solutions peuvent émerger et ouvrir les horizons : un changement de poste, une réorganisation du service, etc. Parler à sa hiérarchie ou même à ses collègues peut aider à y voir plus clair et éviter de tourner en rond.

Trouver des alliés

Pour cela, encore faut-il se sentir en confiance. « L’organisation instaure souvent un climat propice à l’isolement. L’acte de travail et la performance sont individualisés », souligne la psychologue.

Après son divorce, Léa*, qui a été illustratrice à son compte pendant une quinzaine d’années, a cherché un emploi stable et a été embauchée par une association. Mais très vite, la charge de travail et le management pèsent sur sa santé mentale, mais elle voit ses pairs qui acceptent le statu quo. La salariée n’ose pas faire part de son ressenti.

 

L’arrivée d’un nouveau collègue, avec qui elle peut échanger sur ses problèmes, lui permet de « prendre du recul sur des situations crispantes. »« Cela a confirmé que tout ça n’était pas seulement dans ma tête », résume-t-elle.

Le prix du silence

Léa finit par négocier une rupture conventionnelle. « Il y avait un turnover de dingue, sans aucune remise en question : les chefs de service en concluaient que les gens avaient simplement la bougeotte », note-t-elle.

Si elle se dit « soulagée » d’être partie, elle regrette de ne pas avoir été plus honnête avec la direction de l’association. « Ça aurait été constructif de parler et surtout, aujourd’hui, je me sens mal pour ceux qui passent derrière moi », admet-elle. Elle a tout de même alerté sa prédécesseure lors de la passation.

La mise à l’écart des émotions au travail favorise les risques psychosociaux. Elle a des répercussions économiques et sociales. Selon l’étude annuelle du groupe de prévoyance Apicil et du cabinet de conseil en RSE Mozart Consulting , en 2020, Le coût global du mal-être au travail est de 13.340 euros par an et par salarié. « Il y a des coûts cachés, comme ceux pris en charge par la Sécurité sociale, ajoute la sociologue Aurélie Jeantet. C’est la société dans son ensemble qui paye. »

Ré-affectiver le monde du travail

La sociologue propose de « ré-affectiver » le monde du travail. « On est moins intelligent quand on se repose uniquement sur la raison, affirme-t-elle. Les émotions sont un indice. Si je ressens de la peur, c’est peut-être que la situation est dangereuse. » Selon la chercheuse, « il faudrait organiser des espaces et des temps pour parler de ses émotions au travail ». Et bien sûr, les prendre en compte.

Hélaine Lefrançoi

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